Le lancement d’Albert s’inscrit dans une dynamique plus profonde de transformation numérique de l’État. Dès 1998, sous le gouvernement de Lionel Jospin, une première agence dédiée à la numérisation de l’État voit le jour. Elle évoluera au fil des années pour devenir successivement l’Atica, l’Adae, la Dinsic, puis finalement la Dinum.
Source : Refondre les politiques publiques avec le numérique, Gilles Babinet, 2020
Créée le 25 octobre 2019 sous le gouvernement Édouard Philippe II, la direction interministérielle du numérique (Dinum) est un service du Premier ministre, placé sous l’autorité du ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, ayant pour mission d’élaborer la stratégie numérique de l’État et de piloter sa mise en œuvre. L’intelligence artificielle Albert a été développée en son sein par le département « Etalab ».
Lancé dès 2011, ce service administratif a pour but de rendre accessible en open data les données issues de l’administration. L’ouverture des données publiques s’inscrit dans un cadre légal : celui de la loi pour une République numérique du 6 octobre 2016, qui implique de publier par défaut l’ensemble des données des administrations, sauf lorsqu’elles comprennent des informations nominatives ou concernant des sujets de sécurité nationale.
Cette loi traduit un idéal de transparence de l’État basée sur l’objectivation chiffrée de ses activités. « Les partisans de l’open data définissent cela par un mantra simple : "Data, more data and even more data" (...). Car les données, qui permettent une décision rationnelle et équilibrée, constituent une forme aboutie de transparence » (Babinet, 2020). En ce sens, l’usage moderne des big data et des technologies d’intelligence artificielle par l’État prolonge l’idée wéberienne de l’État comme une institution administrant la société selon des principes bureaucratiques et rationnels, et tirant précisément sa légitimité de cette domination légale-rationnelle (Weber, 1922).
Cette idée de rendre compte des actions de l'État à ses administrés pour acquérir leur confiance se retrouve dans le discours prononcé par Gabriel Attal, alors Premier ministre, lors du lancement d'Albert, le 23 avril 2024 : « L'État doit être toujours à la hauteur des attentes des Français. Car si nous manquons à leurs attentes, nous trahissons leur confiance. Et la confiance dans l'État, c'est la confiance dans l'action publique. »
L'outil Albert peut alors être vu comme une interface permettant de rétablir une relation de confiance entre administration et administrés, auparavant détériorée par les nombreuses failles de l'institution. Lors du lancement d'Albert, Gabriel Attal cite ainsi « les délais pour renouveler un passeport ou une carte d'identité », le « parcours du combattant » pour porter plainte, les procédures administratives « souvent kafkaïennes » ... Le Premier ministre de l'époque reprend dans sa bouche les critiques portées à l'encontre de l'institution : « Que nous disaient les Français ? Ils disaient : "répondez quand on vous appelle." (...) Ils disaient : "pourquoi doit-on remplir 20 fois la même information, alors qu'on l'a déjà renseignée ailleurs ?" (...) »
L'intelligence artificielle, personnifiée par le prénom Albert, est alors envisagée comme une solution technique à ces problématiques, permettant du même coup d'améliorer la confiance dans l'État en améliorant de manière concrète la relation pratique et symbolique qu'entretiennent les administrés avec lui (Spire, 2020).
« Le rapport aux institutions étatiques ne se réduit pas à une opinion abstraite mais résulte aussi d’un ensemble de pratiques et d’expériences accumulées au contact des agents qui les incarnent. » (Spire, 2020)
Le modèle a été mis à disposition des agents en premier lieu pour les assister. Il ne s’agissait donc pas d’“économiser des ressources humaines” mais plutôt de permettre un service public plus efficace. Ainsi, Albert se positionne comme un assistant : les agents sont confrontés à une diversité de situations qui rend la spécialisation impossible : il n’est pas envisageable de former tous les agents à la fois à une expertise sur l’imposition, les allocations familiales, les prestations sociales, etc. Les Maisons France Service sont pourtant aux avant-postes de l’administration et les agents doivent pouvoir répondre aux sollicitations des citoyens. Côté “machine”, l'administration ne peut se permettre de faire des erreurs, le modèle ne peut pas “halluciner”. Positionner une IA comme un assistant permet de pallier ces deux problèmes : augmenter la qualité et l’expertise rendue tout en se prévalant de risques liés à l’usage d’un “chatbot”.
C’est précisément ce qui a permis l’acceptation de l’IA dans les Maisons France Service : tous les agents sont conscients que l'important turn-over dans ces administrations ne permet pas une montée en qualité importante. Ainsi, l’IA rend réellement un service, sans “remplacer”. Mieux, elle est perçue comme permettant aux agents de se concentrer sur les tâches qu’ils préfèrent dans leur métier : assister l’usager. Ainsi, le coté fastidieux de la bureaucratie est atténué au profit de tâches à forte valeur ajoutée humaine.
C’est par ailleurs ce que l’on retrouve dans les services de l’administration centrale ayant déployé Albert : les agents utilisent Albert pour résumer des réunions, écrire des mails, faire des “notes de recrutements” à partir de fiches de poste : des tâches non-décisionnelles dans lesquels “l’agent rédacteur” n’a pas de valeur ajoutée à proprement parler. Néanmoins, ces IA ne sont pas directement mises au contact de leur public : un agent en vérifie les productions.